Entretien avec André Cognard (1/2)

Interview de Horst Schwickerath

« Si tu veux vraiment faire autre chose, fais du karaté,

mais l’aïkido, non, pour les enfants c’est trop… »

 Et moi : « OK, je fais le karaté, mais je fais aussi l’aïkido. »

Commençons par la question traditionnelle: quand, et comment avez-vous commencé à pratiquer ?

J’ai commencé quand j’avais 12 ans, dans la région où j’habitais à l’époque : Saint-Étienne.

Pourquoi j’ai commencé ?

Je ne sais pas… j’avais entendu quelqu’un parler de l’aïkido, cela évoquait quelque chose, je ne savais pas exactement ce que c’était, mais je voulais en faire. Mais quand j’ai voulu commencer, le premier enseignant que j’ai vu m’a dit: « Non, non, tu es trop jeune, on ne prend pas d’enfant en aïkido. Tu dois faire du judo. »

J’ai répondu : « Je veux bien faire du judo, mais je veux aussi faire de l’aïkido. » Il m’a dit : « Si tu veux vraiment faire autre chose, fais du karaté, mais l’aïkido, non, pour les enfants c’est trop… » Et moi : « OK, je fais le karaté, mais je fais aussi l’aïkido. » Alors, comme il a vu que j’étais un peu entêté, il a dit : « Bon, écoute : il y a un cours d’aïkido qui commence dans dix minutes, tu vas essayer et tu verras que ce n’est pas pour les enfants. « Voilà : j’ai essayé, et puis j’ai continué. J’ai aussi fait du judo et du karaté pendant 9 ans. J’ai fait les trois.

Et pourquoi avez-vous continué l’aïkido ?

Si je suis resté à l’aïkido c’est en grande partie parce que j’ai rencontré Me Kobayashi quand j’avais 19 ans. A ce moment-là j’avais choisi d’arrêter le judo. Je n’avais pas arrêté le karaté mais j’avais commencé à faire du kendo. Je faisais vraiment du kendo, j’aimais beaucoup ça et j’ai commencé à penser à arrêter tout pour faire seulement du kendo. Mais quand j’ai rencontré Me Kobayashi j’ai décidé le jour même de me consacrer à l’aïkido, complètement. Non pas que je ne le faisais pas avant, mais pour moi c’est la rencontre qui a déclenché tout le reste dans ma vie. C’était très important.

 J’étais parti à la recherche d’un maître. Un peu avant 19 ans j’avais fait un bilan, je m’étais dit : « Ce que je fais, c’est très bien mais il me manque une dimension, et je veux trouver cette dimension, et la solution est de trouver un véritable maître. » J’avais rencontré beaucoup de maîtres japonais en Europe, j’avais beaucoup voyagé en Europe. Dans mon adolescence je connaissais tous les experts qui venaient en Europe. J’avais vraiment pratiqué avec eux, assez longtemps même avec certains d’entre eux, mais j’étais relativement insatisfait.

De quelle période s’agit-il ?

Entre 1965 et 1973, quand j’ai rencontré Kobayashi Senseï. Dans cette période j’ai rencontré et pratiqué avec Me Tamura, que j’aime beaucoup, que je respecte beaucoup, que je trouve un homme remarquable, avec Me Noro, Me Tada que j’estime énormément, Me Asaï, Me Chiba. J’ai pratiqué avec certains plus qu’avec d’autres, j’ai pratiqué assez régulièrement avec Me Noro, avec Me Tamura aussi, un peu avec Me Tada, avec Me Asaï de temps en temps à Paris, parce que j’allais très fréquemment à Paris chez Me Noro qui le faisait venir régulièrement…

 Mais j’avais le sentiment de manquer de quelque chose. Ces gens étaient certes compétents, ils étaient très bien, mais pour moi il n’y avait pas un lien aussi fort que celui auquel j’aspirais. Et quand j’ai rencontré Me Kobayashi, cela a été le jour même, immédiat…

 Dans ma vie, je n’ai pas fait grande chose d’autre que des arts martiaux, mais j’en ai fait beaucoup. Avec Senseï, ça a duré de ce moment là jusqu’à sa mort, avec une très grande intensité. Il y a eu des périodes où l’on peut dire que nous avons voyagé ensemble 7 mois sur 12.

 C’était très proche et très fort. Très vite j’ai dû apprendre le japonais, parce que lui, il ne parlait pas et ne voulait pas parler d’autre langue. Après très peu de temps je suis devenu son interprète. J’ai aimé énormément cet homme qui était quelqu’un d’humainement exceptionnel. Il y a avait chez lui quelque chose qui était pour moi extrêmement séduisant : c’est qu’il était cohérent. Son discours éthique et philosophique correspondait à la fois à une vraie déontologie du métier d’enseignant d’aïkido et, en même temps, à un vrai mode de vie.

 C’était un esthète, et il insistait énormément sur la qualité esthétique de l’aïkido. Il insistait beaucoup sur la qualité des postures, sur la valeur de la technique. Comment on saisit – on ne saisit pas n’importe comment, on respecte en saisissant -, comment on projette…

 Il attachait une importance capitale à la qualité des relations que l’on établissait et à l’esthétique. Il disait souvent : « éthique, esthétique, efficacité, c’est indissociable, c’est ensemble ». Cela me plaisait beaucoup.

 C’était un homme qui avait un aïkido très beau, très élégant, et dans la vie il était très élégant, il avait une personnalité très rayonnante. Pour moi, cela a duré tout le temps, mais surtout au début… Quand on est adolescent ou jeune adulte, à 19 ans, on est fasciné, c’est un modèle au sens propre. Pendant des années j’ai eu peu de sens critique mais beaucoup d’admiration. Et ça m’a bien servi parce que ceci m’a permis de créer des liens forts, de créer des bases techniques, des bases corporelles qui ensuite m’ont été d’une utilité considérable pendant toute la vie.

Avez-vous seulement tout le temps suivi Me Kobayashi ou aviez vous un dojo ?

J’ai toujours eu des dojos. En fait j’ai commencé à enseigner l’aïkido quand j’avais 15 ans chez mon premier professeur. J’ai donné mes premiers cours à Saint-Étienne. Ensuite à 17 ans j’ai commencé à créer un deuxième dojo, et quand j’ai rencontré Me Kobayashi j’avais déjà créé cinq dojos où j’enseignais seul. Mais quand il était là, je laissais le dojo à un élève et je partais avec lui. Il venait en Europe 2 mois en hiver et 3 mois, quelquefois plus, en été. Il venait en hiver du 20 janvier jusqu’au 3-4 mars et en été il venait du 20-25 mai jusqu’au 20 septembre.

C’était la période de 1973 à 1982. Je l’accompagnais dans ses tours en hiver et en été, et j’allais au Japon pendant un ou deux mois au printemps. Quelquefois en automne on faisait une autre tournée : il est allé une ou deux fois en Amérique du Sud, on allait en Asie du Sud-Est… on bougeait. À ces moments là je laissais les dojos à mes élèves.

 Mais pendant les périodes où j’étais en Europe je travaillais beaucoup. Je donnais des cours, je travaillais à côté : il fallait gagner de l’argent très vite, parce qu’après il fallait avoir de l’argent pour les voyages. C’était une période financièrement très difficile, mais en même temps un très grand bonheur, c’était fabuleux. Ce que je recevais était extraordinaire. Ce qui s’échangeait était vraiment merveilleux. De cette période je ne garde que les bons souvenirs. Les difficultés financières sont derrière moi…

Vous êtes professionnel…

Je suis enseignant professionnel d’aïkido depuis 1976. Je vis de l’aïkido depuis cette date. Très mal au début, un peu mieux maintenant : c’est un bon métier si on le fait sérieusement, consciencieusement.

Vous aviez des économies pour ouvrir un dojo…

Je n’ai pas de dojo fixe pour l’instant, je suis en train d’en construire un, mais il n’est pas encore prêt.

Je parle de cette période-là.

À cette époque je travaillais avec des enseignants d’autres arts martiaux que je connaissait : je dois beaucoup à des maîtres de judo, etc. qui étaient des amis, qui m’ont fait confiance, qui m’ont permis de travailler dans leur dojo. Par exemple, au Judo-Club du Rhône à Lyon, qui était le plus grand club de judo à Lyon à l’époque, un des plus anciens de France, le professeur Romain Pacalier, qui est à la retraite maintenant, m’a dit : « Viens enseigner chez moi ». On partageait les cotisations, je n’avais pas à assumer de location, les gens venaient, s’inscrivaient, il prenait la moitié des cotisations, l’autre moitié était pour moi. Mais comme ça marchait bien, que j’avais des groupes assez importants, j’arrivais à survivre.

Vous avez donné vos premiers cours à 15 ans…

A quinze ans je remplaçais le professeur au dojo du Portail Rouge à Saint-Étienne. J’ai donné des cours de judo, des cours de karaté, des cours d’aïkido… des journées entières de cours. C’était la formation, c’était bien : J’en ai aussi de bons souvenirs. Là, je ne gagnais rien, mais il reste les bons souvenirs ! C’était très bien, cela m’a appris beaucoup de chose, c’était mes débuts.

C’est étonnant… Quand vous avez rencontré Me Kobayashi pour la première fois…

En fait, je vais vous raconter très exactement ce qui s’est passé…

Il n’y avait qu’un maître que je ne connaissais pas en Europe, c’était Me Nocquet. Je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais rencontré. Et comme j’étais un peu fatigué de toujours entendre des histoires de conflits entre les gens… Dans le groupe où j’évoluais, qui était proche de l’Aïkikaï, on disait beaucoup de choses sur Me Nocquet. On disait : « Nocquet, c’est pas bien, Nocquet c’est pas si, c’est pas… » et moi j’étais insatisfait, parce que je me disais : « Si on dit beaucoup de mal de lui, c’est qu’il est différent ; s’il est différent, c’est peut-être ce que je cherche. Je veux voir. » Je suis donc allé à Paris pour voir Me Nocquet, et j’ai pris la décision de rester à Paris trois mois pour pouvoir aller à son cours qui était au dojo de la rue Servan, un dojo qui a brûlé depuis. Je m’étais donné trois mois pour me faire une opinion et ensuite prendre la décision de continuer ou d’arrêter l’aïkido. Et j’ai décidé d’arrêter l’aïkido.

Ayant décidé d’arrêter l’aïkido, je n’avais plus rien à faire à Paris. J’ai quitté la chambre que je louais, j’ai mis le peu d’affaires que j’avais dans ma voiture, et je suis parti pour rentrer chez moi, à côté de Saint-Étienne. Une fois en route, je me suis dis que j’allais passer au dojo qui était sur le chemin, pour dire, par politesse, à Me Nocquet que j’arrêtais. Je suis arrivé au dojo, j’ai attendu la fin du cours, et je lui ai dit : « Voilà, je vais vous dire les choses clairement : je suis venu chez vous parce que j’espérais trouver des choses différentes de ce que je trouvais ailleurs. On disait du mal de vous dans le groupe dans lequel je pratiquais, alors j’ai pensé que c’était différent, et en fait je ne comprends pas pourquoi on dit du mal de vous, parce que ce que vous faites et ce qu’ils font, c’est à peu près la même chose. Il y a quelque chose d’insatisfait en moi, et j’avais pris la décision d’arrêter si je ne trouvais pas autre chose, donc j’arrête l’aïkido aujourd’hui. » Il a eu l’air très ennuyé, il s’est frotté le crâne et il m’a dit : « Demain, au dojo de la piscine de Boulogne, passe Me Kobayashi, vous devriez aller voir, ça risque de vous plaire. » Donc j’ai dormi dans ma voiture et j’y suis allé. J’ai vu Me Kobayashi et quand je l’ai vu j’ai dis : « Hop, c’est parti ! » Et non seulement c’était parti mais lui a salué, il s’est tourné, il a fait le taïso, une préparation telle qu’on ne la connaissait absolument pas à cette époque, et il m’a fait signe : « Viens pour faire uke », la première fois, sans qu’on se connaisse, sans qu’on se soit jamais vu. Ça a vraiment marché ! Je raconte cette histoire en détail dans mon roman Le Disciple.

A Suivre…

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